[Film] Les jeux de la faim

En matière de cinéma, il faut autant se méfier des merveilles indélébiles que des narnards évidents. C’est trop facile, comme disait Brel, de se précipiter pour aller voir “Intouchables” ou éviter “Twilight”. Alors qu’allais-je faire devant “Hunger Games” le dernier succès pour adolescents malgré mon allergie aux poncifs du genre que sont les passions éternelles, les sorts défavorables, la révolte, les triangles amoureux et les fontaines de guimauve ? Je vais vous confier un secret : je suis curieux comme une belette.

Et en matière de curiosité, ce film est intriguant, d’abord parce qu’un film pour adolescents n’est pas sensé l’être. Formaté par une bande de marketeux aux dents longues, à la morale élastique et à la créativité renforcée à coup de bons gros dollars et basé sur une trilogie à succès, la bête avait tout du succès annoncé, plus proche du mièvre Twilight que du sombre Harry Potter. La salle, pourtant, était étrangement exempte de pré-pubères bubonneux et c’est exactement pour cela que j’y étais.

Comment ce blockbuster à la cible si spécifique a-t-il pu rencontrer un public aussi large ? Comment un film estampillé “divertissement pour ados et adultes mal finis” peut-il diviser la critique à ce point ? Au point d’être mièvre pour la moitié des gens et sensible pour l’autre moitié ? Manichéen pour les uns et subtil  pour les autres, tourné nerveusement aux yeux de certains alors que d’autres y voient les derniers instants d’un cadreur parkinsonien ? Même la violence y est trop ou pas assez présente. Qu’en est-il donc ?

L’histoire adaptée du premier tome de la trilogie de Suzanne Collins tient en gros caractères sur une feuille de papier à cigarette ; dans une dictature futuriste, chaque district (au nombre de douze) doit envoyer deux “tributs”, une jeune homme et une jeune fille, pour aller se battre à mort contre les autres tributs dans un show de téléréalité annuel à l’issu duquel l’héroïne gagne. Facile.

Sauf… que Catniss Everdeen est un félin, adolescente indépendante, volontaire et discrète à la sensualité animale magistralement interprétée par Jennifer Lawrence, troublante de talent dans ses moindres tremblements. Une actrice à surveiller de près. Très près.
Sauf… qu’elle est entourée par une brochette de talentueux “acteurs de support” qui donnent de la matière au film en incarnant le désabusé Hyamitch (Woody Harrelson), le médiatique Caeser Flickerman (Stanley Tucci) ou le glacial Président Snow (Donald Sutherland), pour ne citer que ceux là.
Sauf… qu’en quelques mots autour d’une rose, on nous rappelle que les dictatures se reconnaissent à la taille de leurs stades et que celui des Hunger Games est à l’échelle d’une nation.
Sauf… que le travail d’ambiance et de décors est remarquable, depuis les districts où l’on meurt de faim, jusqu’à la capitale peuplée de fashion victims habillées, coiffées et maquillées par un fan de Tim Burton et que l’on imagine, hélas, très bien être de notre descendance.
Sauf… que la violence n’est jamais gratuite. Elle est un personnage à part entière, ce qui n’est pas une mince affaire dans un film de ce genre.
Sauf… que le mélo devient un élément de langage dans cette télé-réalité ou il faut plaire autant que tuer.

Prendre “Hunger Games” pour un film d’action est une erreur : il s’agit d’un film parfois trop lent et parfois trop nerveux mais jamais survitaminé. Non, ce n’est pas Gladiator mais on regrette de ne pas retrouver dans l’arêne la tension qui habite Harrisson Ford dans “Le Fugitif”.
Prendre “Hunger Games” pour une fable simpliste est une erreur tant il est adossé à une œuvre dense détaillant l’imbrication entre cette télé-réalité, la violence et le contrôle d’une population asservie à laquelle les “Hunger Games”, (les “Jeux de la faim”, en français) rappellent annuellement qu’une révolte se paie non seulement comptant, mais aussi avec des intérêts. On sent le livre derrière l’image ; on sent la densité des pages que l’on n’a pas lu, parce que l’on ne comprend pas un signe de la main compris de tous, un engouement populaire ou une barrière désélectrifiée. On devrait avoir les réponses et on n’a que des bribes complexes ou des résumés tout d’un coup trop simples.
Quel dommage d’oublier aussi les sentiments individuels des spectateurs devant leur écran ? L’on n’y voit et entend que l’enthousiasme collectif des nantis et la tension des districts qui voient mourir leurs enfants. Comment les téléspectateurs s’attachent-ils aux tributs lors de la phase d’entraînement ? Où est l’enthousiasme pour la victoire d’un des leurs dans un corps à corps ? Où est la tension de milliers d’yeux devant un combat, un piège qui se referme, une agonie ? Peut-on encore traiter la télé-réalité sans étudier les magnifiques moments de silence du “Truman show” ? Peut-on faire un film sur des jeux du cirque sans entendre le murmure du sang dans la foule et voir la mort dans les yeux des combattants traqués ?

“Hunger Games” n’est pas raté, loin de là. Gary Ross n’est pas tout à fait n’importe qui et compose un film parfois dense, souvent habile mais terriblement inégal. Il avait toute la matière pour pondre un mélo baveux et gore et a su contourner l’obstacle avec élégance à défaut de génie. On comprend que la critique soit divisée car ils ont tous un peu raison. L’on se prend à rêver que ces défauts qui gâchent un peu le plaisir soient corrigés pour le prochain opus. Ces “Hunger games” m’ont mis en appétit et laissé… Sur ma faim.

Repères

Film américain de Gary Ross (2012)
Avec Jennifer Lawrence, Josh Hutcherson, Liam Hemsworth…
Vu en VOSTF
Fiche Allo Ciné

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